1 Corinthiens 4.7

C’est ce verset de l’épître de Paul aux Corinthiens qui m’est venu à l’esprit au moment de rédiger ces quelques lignes.

En 2010, je déposais un dossier dans le cadre d’une mise au concours voulue par le Synode et le Conseil Synodal, visant à faire de Saint-François l’un des trois lieux phares de notre Église.  Le projet répondait au nom de « l’esprit sainf ». L’idée de construire un gyrophare, un fanal ne m’intéressait guerre. Je redoutais l’effet « cénotaphe », tombeau vide, qui guette tout édifice, tout monument. Il faut dire qu’avec le temps, depuis sa construction en 1272, Saint-François a fini par faire partie du paysage lausannois. Mais « faire partie du paysage », n’est-ce pas la meilleure façon de finir dans le décor.

Longtemps l’église était un giratoire. On tournait autour. Trois petits tours et puis s’en vont. A l’est de la place, il y avait Bonnard, le grand magasin, j’y suis entré un jour de printemps 1987 pour m’y faire confectionner une robe pastorale, soit bien avant que de franchir le seuil de cette nef.

Saint-François attendra longtemps pour que j’y entre. Une des premières fois, c’était avec un chœur de jeunes assez fous pour aller chanter et danser au Bénin.  

En 2010, j’y suis revenu plusieurs fois pour esquisser mon projet. Selon une légende urbaine, tout se serait passé là, dans la chapelle de Billens. Je regardais le vitrail d’Alexandre Cingria, et croyez-moi si vous le voulez, mais je vous le jure, je les ai vu comme je vous vois. D’abord Charles-Ferdinand Ramuz et puis Stravinsky et Ansermet. Plus loin j’ai reconnu René Morax et Arthur Honneger. Ils étaient là dans la foule montant vers le Crucifié ressuscité. Je me souvenais alors, qu’il y a longtemps, j’avais écrit un mémoire de licence en théologie systématique sur le « Passage du poète » de Ramuz, et voilà que Ramuz me faisait signe.

« La théologie n’est pas autre chose que la poésie de Dieu », écrivait Boccace.

Je tenais mon projet, à moins que ce ne soit lui qui m’ai tenu.

Ce que j’espérais était d’une ambition modeste : développer et cultiver un « état d’esprit », quelque chose de l’ordre de l’impalpable, de l’organique, de l’écosystème, du souffle, de la permaculture.  

Je croyais savoir où j’allais. Mais en réalité, je naviguais à vue.

Jamais, je n’ai imaginé que l’esprit sainf devienne ce lieu d’échanges, de rencontres, d’ébullitions, de tensions et de pulsations qu’il est devenu. Ce lieu où se conjugue le régulier et l’irrégulier, le prévisible et l’imprévisible, le culte et la culture, l’art et la foi, le silence et la Parole, la poésie et la théologie, toutes ces réalités que d’habitude, l’on aime à cadastrer à borner dans des petites boites, des silos bien étanches … et qui ont fait ici – bien plus que de se côtoyer, mais sont entrées en résonnance, se sont entrechoquées parfois, se sont nourries réciproquement. Elles m’ont élargi, décalé, perturbé, embarrassé, réjouis, émerveillé.

De manière organique l’esprit sainf est ainsi devenu peu à peu une ruche et fait de moi et de nous « des abeilles de l’invisible », selon le mot de Rainer Maria Rilke.

En repensant à tout cela, je m’étonne encore de ce qu’il m’a été donné de vivre ici avec vous. N’y voyez pas là, l’expression d’une fausse modestie – mais plutôt celle d’une immense gratitude pour celles et ceux qui ont accepté de « faire champignons », selon l’expression du mycologue Hervé Coves. Sans vous- que je ne nommerai pas, de peur d’en oublier,  sans LUI : « l’inouï je ne sais quoi », l’esprit sainf ne serait jamais devenu ce qu’il est aujourd’hui, un écosystème, dont je ne suis qu’une modeste particule.

Je rends grâce « au Rien d’en haut » pour chacun et chacune d’entre vous, hommes et femmes divers, qui ne se connaissaient pas, et qui avaient peut-être bien des raisons de se méfier de l’invitation qu’un lieu d’Église leur adressait et qui au final ont été assez « fous » pour s’y aventurer.

Je pense à ceux et celles qui se sont engagés dans le Conseil de l’esprit sainf, l’association l’Hospitalité artistique, l’association des amis de l’esprit sainf.

Je pense aux fidèles du culte et des offices.

Je pense aux artistes, aux plasticiens, aux illustrateurs, aux comédiens, aux photographes, aux poètes, aux musiciens, aux danseurs, aux sculpteurs qui ont activé ce lieu de leur art, et surtout de leur présence et de leur personnalité.

Merci à André, Line, Serge, +Danilo Gay, +André Curchod, David, Jules, Nina, Quentin qui se sont relayés avec moi pour prier et célébrer ; une forme d’art plus que de métier.

Merci aux autorités de la ville de Lausanne qui nous ont toujours soutenu et accueilli favorablement nos projets audacieux et parfois déjantés.

Merci aux autorités de mon Église (Synode et Conseil synodal) pour la confiance qu’elles ont accordés à l’esprit sainf pendant toutes ces années ; alors même que ce qui s’y déroulait a parfois dû leur paraître bien déraisonnable. Mais Dieu n’est-il pas déraisonnable ?

Merci à eux d’avoir aussi choisi de repourvoir le poste de l’esprit sainf en y nommant mon collègue David Freymond.

Et encore …

Merci à l’équipe qui se sont relayés pour soutenir, communiquer, valoriser l’esprit sainf : Patrick Graber, Sophie Maadoune, Aline Gabi, Yonas Siyum.

Et enfin Merci à Elisabeth, ma chère et tendre épouse, appui indéfectible, qui me rappelle chaque jour « qu’il n’est pas bon pour l’homme d’être seul ».

Oui, définitivement oui, je n’ai qu’une chose à faire : rendre grâce et je n’ai qu’une chose à dire « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ! »

Jean-François Ramelet