Historique des grandes orgues

Après cinq années de silence, le très bel instrument de Samson Scherrer a retrouvé sa voix il y a 20 ans, en septembre 1995. Un ouvrage monumental superbement réalisé par la manufacture d’orgue Kuhn de Maennedorf, près de Zürich.

Septante-cinq jeux répartis sur cinq claviers et pédalier, soient plus de 5’300 tuyaux, traction entièrement mécanique, tirage des jeux électrique et combinateur électronique; voilà en quelques mots résumé un instrument qui a fait date dans l’histoire de la facture d’orgue contemporaine.

En effet, en 1995 la manufacture d’orgue Kuhn s’est trouvée confrontée à un véritable défi face à la volonté de maintenir cet instrument de caractère symphonique tout en lui restituant une traction comme à l’origine. Au-delà d’une cinquantaine de jeux, ce type de système de notes offre un toucher particulièrement dur pour l’exécutant, et lui seul, à l’encontre des tractions de type électrique ou pneumatique – permet une articulation précise et vivante. Les travaux de l’anglais Charles-Spackmann Barker, puis ceux d’Aristide Cavaillé-Coll en la matière n’ont que partiellement pallié à cet inconvénient. On connaît la légendaire lourdeur des mécaniques de Saint-François-de-Sales à Lyon ou de Saint-Sulpice à Paris.

Durant une dizaine d’années, la maison Kuhn s’est activement penchée sur ce problème et a imaginé une assistance à la traction des notes tout à fait originale. Chaque clavier possède une double mécanique. La première attaque directement les sommiers sur lesquels reposent les tuyaux, la seconde est reliée à cet élément d’assistance qui fait tout le travail de traction pour accoupler les claviers. Le résultat est que quel que soit le nombre de claviers engagés entre eux, la force nécessaire à l’enfoncement de la note est pratiquement la même. Cette machine est par ailleurs, sous un faible volume, d’une grande précision et absolument silencieuse.

Les débuts

L’église Saint-François est érigée en 1272, pour les Frères mineurs de la province de Bourgogne, incendiée en 1368, restaurée dès 1387 par les comtes de Savoie, pillée en juin 1476 au lendemain de la bataille de Morat, abandonnée par les franciscains en 1536 avec la Réforme. A l’époque bernoise, l’église subit un certain nombre de modifications. Elle reçoit après la démolition du jubé et des autels, une nouvelle disposition en large, qui s’est conservée jusqu’à maintenant, face à la chaire du XVe siècle. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on place, en raison de l’augmentation de la population, des galeries (aujourd’hui supprimées) autour de la nef et, en 1776, on installe une nouvelle tribune occidentale pour recevoir l’orgue.

Les stalles du XIVe siècle sont, avec celles du monastère des Cisterciennes de la Maigrauge près de Fribourg, les plus anciennes de Suisse. De toutes les chaires occupées par les orateurs des ordres mendiants en Suisse, la chaire de Saint-François est la seule qui soit encore intacte et à sa place primitive. C’est de cette chaire que, pour la première fois à Lausanne, au début de 1536, la « Réforme » fut prêchée par Pierre Viret.

On ignore tout d’un premier instrument qui aurait pu exister du temps où l’église appartenait encore aux Franciscains et il n’est pas fait mention de démolition après la Réforme. Au XVIIIe siècle, la Cathédrale en possédait un neuf depuis 1733, alors que Saint-François en était encore dépourvu. C’est seulement le 22 mai 1776 que le Conseil de Lausanne approuve une convention passée avec Samson Scherrer, facteur d’orgue originaire du Toggenburg, auquel on s’était déjà adressé pour la Cathédrale.

Originaire de Alt Sankt-Johann, Scherrer naît à Saint-Gall en 1696. Fils d’une famille où l’art de la facture d’orgue se transmet de génération en génération, le jeune Samson apprend le métier dans l’atelier paternel. Scherrer quitte sa ville natale et se fixe tout d’abord à Berne. A l’âge de 30 ans, il se sent appelé par la terre romande, quasi vierge de tout orgue, banni des églises à la Réforme. Lausanne l’accueille pour deux ans (orgue de la Cathédrale) et, en 1733, naît son premier fils Jean-Jacques, le futur organiste de la Cathédrale Saint-Pierre à Genève. Peu après cette date, Scherrer s’établit à Genève, d’où il fera d’ailleurs des déplacements et des séjours en France.

Il lui faudra plusieurs travaux à l’étranger pour que la Suisse romande fasse enfin appel à ses services. C’est ainsi qu’il entretient les orgues de Bourg et de Saint-Claude. L’orgue de la cathédrale de Valence, un grand seize pieds de quatre claviers et 43 jeux payé 16’000 livres, celui de la cathédrale d’Embrun et le 40 jeux de Saint-Pierre-en-Dauphiné semblent être les ouvrages les plus importants de sa carrière. Dès 1756, il construit le grand orgue de la cathédrale Saint-Pierre à Genève. En 1757, c’est le tour de la communauté allemande de cette même ville. Puis c’est Saint-Martin à Vevey (1776), Saint-François à Lausanne (1777), Morges (1778), Sainte-Claire à Vevey, Orbe (1779) et Nyon (1780), chantier entrepris à l’âge de 84 ans et dont il ne verra malheureusement pas la fin.

Les travaux de Saint-François commencent le 10 juillet 1776 et se terminent le 17 juin 1777. Le grand et le petit buffets d’orgue ainsi que les tuyaux visibles dans les deux parties principales sont les témoins de cette époque. De style Louis XVI, c’est un exemple grandiose, unique en Suisse romande, du soin que l’on accorde alors à l’aspect décoratif de l’instrument. Les ornements sont travaillés par François Gessner, sculpteur, et Jean-Samuel Bolomey, doreur. On sait que cet orgue comportait 22 jeux et deux claviers; mais la composition d’origine a été perdue.

Une autre époque

La construction devait être de très bonne qualité puisque seules deux petites réparations sont effectuées en 1781 et, en 1814, par le facteur Garnier. Le devis de réparation présenté en 1827 par les frères Walpen, de Sierre n’est pas exécuté. En 1846, Joseph Mooser conseille de changer les soufflets, mais la municipalité décide d’attendre. En 1861, le facteur Herbuté, de Genève, présente un devis de 10’000 francs pour remise en état. La somme est trop élevée pour un relevage et l’on décide de construire un nouvel instrument.

L’organiste titulaire Charles Blanchet va en donner l’impulsion. L’offre de Louis Kyburz, de Soleure, n’est pas retenue. Le romantisme porte le coup de grâce à l’orgue de Scherrer. Blanchet souhaite un orgue plus riche, plus puissant et surtout plus expressif. Il propose une reconstruction utilisant une partie du matériel ancien, avec augmentation du nombre de jeux et adjonction d’un troisième clavier. Une convention est signée le 22 août 1864 entre la Municipalité de Lausanne et Eberhard-Frédéric Walcker, de Ludwisburg (Wurtemberg). Il est tout d’abord question de conserver l’orgue de 1776 tout en l’augmentant d’un certain nombre de jeux totalisant 1200 tuyaux neufs. Le coût total des travaux s’élève à 19’785,80 francs, sans l’agrandissement du grand buffet par adjonction des deux buffets latéraux. Au démontage, en 1866, l’instrument se révèle en beaucoup plus mauvais état qu’escompté. Il est décidé d’en construire un nouveau sur le même plan que l’ancien, mais avec les perfectionnements de l’époque.

Charles Blanchet qui assiste au démontage est consterné de voir le haut degré d’oxydation de la tuyauterie en métal. Nombre de jeux qui devaient être conservés partent à la fonte pour une valeur globale de quelques 170 francs! Quatre jeux dont le Cornet et la Mixture du Grand-Orgue sont tout de même conservés. Le Positif est vidé de sa tuyauterie et le plan sonore reporté à l’intérieur du grand buffet. Seuls les vingt-huit premiers tuyaux de la Montre 8′ sont repris et modifiés par Walcker. Repoussé d’un ton et demi, le do de Scherrer devient le ré du Principal 8 de Walcker avec une hauteur sonore du la passant de 415 Hz à 435 Hz, et un tempérament égal et non plus mésotonique ou proche du mésotonique.

Prévu sur deux claviers et pédale, l’instrument compte 36 jeux. Le second clavier comporte la particularité de posséder un jeu de Basson-Hautbois à anche libre, enfermé dans une boîte expressive. De facture pourtant soignée, ce jeu au timbre plus proche du bêlement de chèvre que du hautbois d’orchestre n’en provoquera pas moins l’hilarité des auditeurs jusqu’à sa destruction en 1955. Quelques tuyaux furent sauvés et sont déposés aujourd’hui au Musée suisse de l’orgue, à Roche.

Walcker subit des pressions pour installer – à contrecoeur – un troisième clavier qui, comble du ridicule, ne comportera qu’un seul jeu d’harmonium, la Physarmonica! L’orgue est reçu le 7 mai 1867 par MM. Jacques Vogt, de la cathédrale de Fribourg, et Antoine Haering, de la cathédrale de Genève. Il est inauguré le 7 au soir par les organistes Vogt, Haering et Blanchet, le choeur de Sainte-Cécile et deux solistes, avec des oeuvres de Verdi, Berlioz, Hesse, Vogt, Mendelssohn, Lemmens….

La présence de ce troisième clavier illusoire incite Charles Blanchet à concevoir un nouveau plan. Le 20 mai 1880, la Municipalité passe une convention avec son organiste et l’autorise à garnir le troisième clavier de 13 jeux neufs, ceci entièrement à sa charge, soit 1’200 francs. En échange, Blanchet obtient le droit de donner des concerts pour rentrer dans ses frais… Le récital d’orgue était-il plus lucratif à l’époque qu’aujourd’hui?

Le nouvel instrument de 49 jeux est inauguré le 1er novembre 1880. Le rapport de gestion de la Municipalité pour cette année-là nous apprend entre autres que Charles Blanchet a pris également à son compte la restauration du buffet de l’orgue!

Le 31 mars 1897, Blanchet démissionne et Alexandre Denéréaz est nommé le 1er avril. En 1902, démontage et relevage de l’orgue par Walcker. En 1906, la soufflerie est électrifiée, et c’est dès cette date que les travaux sont confiés à la maison Kuhn de Maennedorf à laquelle nous sommes encore liés aujourd’hui. A cette même occasion, Denéréaz, fait refaire des jeux du pédalier. En 1920, nouvelle révision et suppression de deux jeux de Scherrer, la Mixture du Grand-Orgue et le Cornet du second clavier, vu leur très mauvais état. Ces derniers travaux valent à un conseiller communal de déclarer: « Il y a vingt ans, les conseillers communaux Cuénoud et Panchaud avait demandé le déplacement de l’église de Saint-François. Si le Conseil avait suivi cette idée, nous n’aurions pas besoin de voter des crédits pour l’orgue et de faire ainsi du luxe! ».

Les travaux de Kuhn

En 1936, force est de constater que le chauffage, mal conçu, a fortement endommagé l’instrument. Alors ont lieu les grands travaux de Kuhn. Le nombre de jeux est porté à 56 et, malheureusement, la transmission de la note au tuyau devient électro-pneumatique. Le matériel de Walcker est revu ou conservé, le style de l’instrument restant à peu près le même, c’est-à-dire romantique. Les combinaisons de jeux se font sur trois séries de registres. La tessiture des claviers est portée à 61 notes, le pédalier à 32 notes.

Il faut attendre 1949 pour que s’amorce une orientation stylistique nouvelle vers une tendance plus classique. L’instrument est complètement démonté et révisé, et tous les jeux réharmonisés. La composition est complétée par des éléments qui faisaient cruellement défaut.

En 1955, Georges Cramer fait ajouter un quatrième clavier de 11 jeux entièrement « baroques », sous le nom de Ripieno, placé sur la hauteur. Il avait alors été fortement question de reconstituer le Positif séparé muet depuis 1865, mais la présence de la monumentale tribune en eut empêché l’épanouissement sonore. Sans posséder son clavier propre, ce Ripieno peut parler sur n’importe lequel des trois claviers existants et à la pédale, par accouplement. Solution qui s’avéra relativement peu pratique, mais abaissa fortement les coûts de construction. Trois jeux de pédale sont également ajoutés.

En 1967, après des travaux de restauration de l’intérieur de l’église, Georges Cramer profite du relevage de l’instrument pour apporter de nouvelles modifications.

En 1975, dans l’optique du bicentenaire de l’orgue, Jean-François Vaucher, nouveau titulaire, propose à la Municipalité la restitution de la Grande Mixture du premier clavier et du Grand Cornet posté, supprimés en 1920.

Un mécanisme à remplacer

A la veille des grands travaux de restauration de l’église Saint-François, début 1990, la transmission électrique est à bout de souffle. L’importance du chantier de l’église est telle que le démontage complet de l’orgue est inévitable. La question de l’orientation à donner à la restauration se pose alors: reconstituer l’orgue du XVIIIe, siècle – ainsi qu’il en est fait mention dans le rapport de la Commission chargée de l’examen du préavis concernant la restauration de l’église du 15 mars 1989 – ou conserver tout ce qui peut l’être, tant parmi les éléments anciens (tuyaux de façade du Grand-Orgue et du Positif) que dans le matériel romantique de Walcker, voire encore des jeux plus récents.

Ce dernier concept relève en fait de quinze années de réflexion entre Jean-François Vaucher et la manufacture d’orgue Kuhn. En accord avec la Municipalité – propriétaire de l’instrument – et l’expert fédéral, M. Rudolph Bruhin, qui proposera encore l’adjonction de deux jeux de style allemand – Sordon 16′ du clavier de Solo et Douçaine 16′ de Pédale -, cette dernière solution est retenue. En effet, il eût été malheureux de se passer des magnifiques possibilités de cet instrument, enrichi du travail de tant de générations de facteurs d’orgue prestigieux.

L’orgue, toujours avec Kuhn comme maître d’oeuvre, a donc retrouvé sa transmission mécanique. Le nombre de jeux reste identique à ce qu’il était avant restauration, mais avec une redistribution sur cinq plans manuels au lieu de quatre, et pédalier. Le Positif de tribune, muet depuis 1865, va de nouveau chanter ainsi que les deux jeux de Scherrer, Prestant 4′ du Positif, en façade, (27 tuyaux de Scherrer, 1 – le 2e ré – de Walcker, peut-être issu d’un accident de chantier en 1865), et la Montre 8′ du Grand-Orgue (En fait, cette façade présente la particularité d’être composée de 30 tuyaux de 8 pieds, 1 tuyau de 5’1/3, 19 tuyaux de 4′ et 11 de 2’2/3). Elle s’intègre au buffet avec des surlongueurs et présente à l’arrière des fenêtres, d’importantes découpes ménagées dans la partie supérieure des tuyaux. Grâce à l’importante restauration faite en 1981 par la manufacture Bernard Aubertin sur les orgues Scherrer de l’Abbaye de Saint-Antoine, en Isère, qui contenaient encore un nombre important de tuyaux d’époque, les organiers de Kuhn purent restituer le plus fidèlement possible à ces deux jeux leurs timbres originaux.

La tribune elle-même a retrouvé une esthétique proche de celle du XVIIIe et contribue à une meilleure propagation du son dans l’église en mettant en valeur la magnificence de cet orgue, exemple à peu près unique en Suisse d’une grande synthèse symphonique française.

 

Sources :

  • La Musique dans le Pays de Vaud, Jacques Burdet, Payot 1963, 1971, 1983
  • Saint-François, Sept siècles d’histoire au coeur de Lausanne, Huguette Chausson, Ed. du Griffon, 1970
  • Archives Ville de Lausanne
  • Archives musicales, Bibliothèque Cantonale Universitaire, Lausanne
  • La Tribune de l’Orgue, Lausanne
  • Archives Th. Kuhn, Männedorf

Texte : Didier Coenca